La transhumance pyrénéenne

Une large partie du territoire aquitain est occupée par le pastoralisme. Du printemps à l’automne, troupeaux d’ovins et de bovins se partagent les pâturages pyrénéens tandis qu’à la saison froide les bergers descendent le bétail dans les plaines au climat plus clément. Cette migration périodique hivernale (ou inverse) contraint les éleveurs et leurs bêtes à traverser des territoires étrangers appartenant à des seigneurs et à des communautés rurales, ainsi qu’à trouver des espaces pouvant servir de pâture. À partir du XIe siècle l’économie de la transhumance prend un véritable essor obligeant les autorités à règlementer ces grands déplacements. En effet, quand les troupeaux des vallées du Labourd, de la Basse-Navarre et du Béarn convergent dans les landes bordelaises et bazadaises, ce sont des milliers de bêtes qu’il faut encadrer afin d’éviter d’éventuels dégâts sur les cultures.

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Homme s’occupant des moutons. British Library, Décrétales de Grégoire IX, Royal 10 E IV, folio 8, XIIIe-XIVe siècle 

 

 

 

La pâture s’effectue sur les espaces vacants destinés à l’usage collectif et appartenant généralement au roi-duc qui y fait prélever un droit de pâture ou herbage. Cette taxe est régulièrement mentionnée dans les Rôles gascons, notamment lors d’une exonération, d’une concession de ses bénéfices ou d’un conflit. En 1321, la communauté monastique de l’hôpital de Roncevaux reçoit la confirmation d’une licence précédemment accordée par Édouard Ier (1272-1307) pour faire paître, entre le 11 novembre et le 3 mai, un troupeau de 600 vaches sur les terres incultes et les landes de Gascogne appartenant au roi-duc. L’acte spécifie aussi que les officiers du duché se doivent de protéger les bêtes et leurs gardiens et ne peuvent en aucun cas exiger le paiement de l’herbage (« herbagium ») ou de toutes autres taxes (C61/35, 15, membrane 20, 8).

Des bergers étrangers venus des vallées navarraises, aragonaises et béarnaises cherchent aussi à obtenir l’autorisation de faire paître leurs troupeaux dans le duché d’Aquitaine. C’est le cas en 1279 lorsque le vicomte de Béarn Gaston VII (1229-1290) négocie avec Édouard Ier un sauf-conduit pour la transhumance des vaches de ses sujets. Bien que soumise à une stricte règlementation, la présence de ces troupeaux étrangers provoque parfois des conflits avec les éleveurs gascons et basques soucieux de préserver les ressources alimentaires de leurs bêtes.

 Ainsi en 1320, les habitants du Labourd envoient une pétition à Londres pour se plaindre que les seigneurs de la région donnent le droit de pâture aux vaches et chevaux étrangers (« extraneorum »), usage contraire aux coutumes locales engendrant un manque de nourriture pour leur propre bétail (C61/33, 13, membrane 9, 175). Autre exemple de rejet des étrangers, celui du Béarnais Sans d’Arudy (originaire de la vallée d’Aspe) qui, en récompense de son service royal, se voit gratifier vers 1320 du droit de pâture dans les landes du roi pour son troupeau de 500 vaches. Or, durant la transhumance, le connétable Adam de Limber exclut Sans d’Arudy des Landes de Bordeaux et le fait emprisonner au Palais de l’Ombrière, ce qui aboutit à une plainte du Béarnais en 1325 (C61/38, 19, membrane 7, 21).

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Représentation d’un berger avec son bâton et une hotte en osier. Voussure du portail sud de l’église Notre-Dame de Castelviel (Gironde), milieu du XIIe siècle

Le droit d’herbage n’est pas la seule redevance pesant sur les éleveurs transhumants. Les Rôles gascons mentionnent aussi le guidage (guiit ou guidoadge en gascon), sorte de droit d’entrée dans les Landes de Gascogne (« guidagium », C61/52, 14, membrane 22, 21). Il semble qu’il y ait eu dans le duché trois bureaux chargés de la perception de cette taxe : le premier est celui de Dax contrôlant les pâtures s’étendant entre la cité landaise et Bordeaux (C61/111, 7 membrane 12, 1) ; le deuxième est celui de Bordeaux pour les troupeaux venant paître dans les landes situées au sud et à l’ouest de la ville (C61/109, 3, membrane 13, 1) ; si le troisième ne mentionne pas spécifiquement le guidage, il s’agit bien d’un office chargé de la gestion les troupeaux transhumants dans les landes médocaines : la paderie du Médoc, dont les gages s’élèvent à 100 shillings par an en 1328 (C61/40, 2, membrane 5, 90). Le droit de guidage est établi selon le nombre de têtes par troupeau et nécessite donc l’embauche d’officiers chargés de compter  les bêtes. Le 18 février 1318, Gassie Arnaut est ainsi nommé à l’office d’énumération des vaches venues paître dans les landes sises entre Dax et Bordeaux (C61/32, 11, membrane 12, 113).

Les autorités publiques ou privées ont tout intérêt à attirer les éleveurs sur leurs territoires et à contrôler les voies de communication de l’axe nord-sud. L’apport financier de cette économie dynamique suscite bien entendu la convoitise de certains seigneurs qui n’hésitent pas à établir des péages ou des droits de pâture jugés illégaux comme Ramon de Miossens, châtelain de Mauléon, accusé le 3 juillet 1358 de diverses exactions dont celle d’avoir contraint des Souletins (la Soule s’étend entre la Basse-Navarre et le Béarn) à payer l’herbage pour leur bétail (C61/89, 50, membrane 2), suite du texte terminant la membrane 3. La forteresse de Mauléon contrôle alors une des routes reliant l’Aquitaine à l’Espagne.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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